La démarche
Le seuil comme motif, l’usure comme mémoire. Ce que les mains laissent dans la pierre, de la Vieille-Ville de Genève aux rivages de la Méditerranée.

Il y a des pierres que l’on a franchies si souvent qu’elles se sont creusées. C’est de cela que je fais des images.
Un linteau de près d’une tonne, tenu sans mortier depuis trente siècles à Torre d’en Galmés. Les marches d’une cathédrale de Ciutadella, usées jusqu’à l’arrondi. Un anneau de fer scellé dans le calcaire, où l’on attachait les chevaux et qui attend encore. Ces objets ne sont pas des vestiges : ce sont des gestes que la matière a retenus. L’usure est une forme de mémoire, la seule dont la pierre soit capable.
De là vient mon motif, qui est le seuil. On le bâtit avant les murs et il tombe après eux. Il survit à la maison, au village, à ceux qui l’ont dressé. Lire un territoire par ses seuils, c’est cesser de le voir comme un décor pour l’entendre comme une succession de passages.
Sur les îles de la Méditerranée, ce regard s’étend à la circulation de la matière. Le granit affleure sur la plage, se retrouve dans les murs de pierre sèche, enclôt les bêtes dont la laine deviendra vêtement. Le genévrier pousse dans la même roche et finit en barque. Rien n’y est isolé, et le temps long rend cette chaîne lisible. Elle ne s’arrête pas à l’usage : la pierre qui fait l’enclos fait aussi la taula dressée dans son enceinte et le mur où l’on grave une inscription. Sur une île, où l’on ne dispose que de ce que le sol donne, le sacré se construit avec le matériau du quotidien. La culture ne s’ajoute pas au territoire, elle est faite avec.
Genève est plus courte. La molasse vient de carrières voisines et passe presque aussitôt au bâti. Ce n’est plus la nature qui circule, ce sont les usages.
Mon travail avance par deux mouvements. L’un photographie la ville vidée de ses figures, la pierre seule, ce qu’elle garde sans le savoir. L’autre y réintroduit le corps, fugace et sans visage, saisi à l’instant de la traversée : une silhouette de dos, une main qui sort de l’ombre, puis plus rien. Ils ne s’opposent pas. Le corps qui touche aujourd’hui la pierre refait le geste de celui qui l’a taillée. Entre les deux, trois mille ans et le même seuil.
Je travaille à pied, lentement, en noir et blanc à Genève, en couleur sur les territoires méditerranéens. Chaque série se prolonge dans un livre, où les images rencontrent des textes brefs.