Torre d’en Galmés n’est plus qu’un champ de pierres, au sud de Minorque. Les murs sont tombés, les toits ont disparu depuis des siècles. Il reste des seuils.

Ce que l’on voit ici n’est pas une ruine : c’est ce qui demeure quand la ruine elle-même a fini de tomber. Trois blocs — deux montants, un linteau — dressés voici près de trois mille ans par des mains dont nous ne savons presque rien. Autour, l’herbe a repris. Derrière, il n’y a plus de pièce, plus de foyer : le même ciel que devant.
La porte ne sépare plus rien. Elle a perdu sa maison, son dedans et son dehors. Et pourtant elle tient.
Un seuil est ce que l’on bâtit en premier et ce qui s’effondre en dernier.
On dresse d’abord le passage ; on lui adosse ensuite des murs. Quand tout cède, le passage demeure, plus obstiné que ce qu’il servait à protéger. C’est peut-être cela que ce territoire m’a appris à regarder — non pas les monuments, mais les seuils. Le point exact où l’on entre, où l’on sort, où l’on hésite.
L’île en est couverte : portes de temples, embrasures de fermes, marches usées, criques où la terre se donne à la mer. Chaque fois, le même geste ancien — quelqu’un a marqué un passage, et le passage lui a survécu.
Cette image fait partie du travail réuni dans Les Seuils de Minorque.