Il y a des lieux où l’on comprend, d’un coup, que le paysage n’est pas le sujet. Cales Coves, au sud de Minorque, est de ceux-là. On y vient pour l’eau — ce turquoise qui vire au vert profond selon le fond — et l’on repart en pensant à la pierre.

Regardez les falaises qui referment la crique. Leur paroi n’est pas seulement striée par le temps : elle est percée. Des ouvertures rectangulaires, régulières, s’ouvrent dans la roche à mi-hauteur. Ce sont des chambres — une nécropole creusée voici près de trois mille ans, où l’on déposait les morts face à la mer. Des dizaines de cavités, taillées à la main, tournées vers l’horizon.
Ce que je photographie ici n’est donc pas une carte postale. C’est un double seuil. Par le bas, la mer entre dans l’île : la crique ouvre un abri à l’écart du large. Par le haut, un autre passage — celui que les vivants ont ouvert pour leurs morts, il y a trois millénaires. Deux ouvertures dans la même pierre, l’une faite par l’eau, l’autre par la main.
On a choisi, pour les morts, le lieu où la mer entre dans la terre.
Il y a là une intuition qui traverse toute l’île, et qui est devenue le fil de mon travail : les Minorquins de la préhistoire ne séparaient pas la vie et la mort par une frontière, mais par un seuil — un lieu de passage, pas de rupture. On franchit, on ne quitte pas. La même logique que la porte de Torre d’en Galmés, debout quand la maison est tombée : ce qui compte, ce n’est pas l’enclos, c’est l’ouverture.
Aujourd’hui un voilier mouille dans la crique, paisible, et les plongeurs ignorent souvent ce qui les surplombe. La mer continue d’entrer, les chambres continuent de regarder le large. Trois mille ans, et le seuil tient encore.
Cette image fait partie du travail réuni dans Les Seuils de Minorque.