À Ciutadella, la pierre est dorée. C’est le marès, ce calcaire tendre que l’on tire de l’île et dans lequel on a bâti toute la vieille ville. Tendre, donc marqué. Chaque mur y garde la trace de ce qu’on lui a fait subir, et c’est cela que je suis allé y photographier : non pas les monuments, mais l’usage déposé dans la matière.

Un anneau de fer forgé, scellé dans le marès. On y attachait les chevaux. Rien ne dit qu’il serve encore, et pourtant Ciutadella célèbre toujours la Sant Joan à cheval, chaque été, dans ces mêmes ruelles étroites. L’anneau n’est pas un vestige : il attend. C’est la différence entre une ruine et une ville vivante. La ruine garde un geste mort, la ville garde un geste suspendu.
Ce qui arrête le mouvement finit par attendre.

Plus loin, un cadran solaire porte une référence au Livre d’Isaïe : le passage où l’ombre recule de dix degrés sur le cadran d’Achaz. Quelqu’un a gravé là, sur un mur ordinaire, l’idée que le temps ne nous appartient pas. On mesurait les heures en sachant qu’un autre en tenait le compte. L’ombre avance ; le texte, lui, la fait reculer.

Les volets persiennés, les barreaux de fer, le marès doré. Ce vert n’est pas d’ici : il a été importé au XVIIIe siècle par les occupants britanniques. Trois siècles plus tard, personne ne songerait à le trouver étranger. C’est ainsi qu’une île absorbe son histoire, non par les traités mais par la peinture des volets. La pierre, elle, était là avant tout le monde.

Au bout de la ville, le vieux port. Les filets sèchent en tas, orange et bleus. Le nylon a remplacé le chanvre, les couleurs sont celles de l’industrie. Mais le nœud est le même, et le geste de réparation aussi. La mer n’a pas changé ; c’est l’humain qui continue, avec les matériaux de son siècle et les gestes du précédent.
Voilà pourquoi je photographie les seuils, les anneaux, les marches creusées. Ce ne sont pas des objets anciens. Ce sont des gestes que la pierre a retenus, en attendant qu’on les refasse.
Ces images font partie du travail réuni dans Les Seuils de Minorque.